Un grand bol d’air

Cécile Corbel. « Enfant du Vent » (Polydor)

Cécile Corbel sous les dessins d’Andrea Kiss. Photo Bran Music

Cécile Corbel sous les dessins d’Andrea Kiss. Photo Bran Music

Un vent nouveau venu des terres celtiques et de plus loin encore souffle par la voix et la musique de Cécile Corbel. Son dernier recueil de chansons, « Enfant du Vent », forme une bouffée d’airs joyeux, entre titres originaux, reprises de comptines, chants traditionnels et autres glanés par delà les océans. Jusqu’au Québec et au Japon d'où la harpiste a ramené « Mon voisin Totoro » qu’elle a confié aux enfants de la chorale Anima. Les amateurs du film d'animation du même nom apprécieront. Le clin d'œil n’est d'ailleurs pas incongru au milieu des musiques de Bretagne et d’Irlande quand on sait que Cécile Corbel entretient des liens très forts avec les studios Ghibli pour lesquels elle avait signé la bande originale d’« Arrietty, le petit monde des chapardeurs » en 2010.

D’outre-Atlantique, c’est « V’la l’bon vent » en duo avec Natasha St Pier qui secoue avec ses cordes et ses percussions haletantes. 

Avec la complicité de Simon Caby, son partenaire en amour, sur scène et en studio, la maman troubadour d’un petit Joseph de trois ans a voulu lui offrir un disque virevoltant, gai et émouvant. Elle au chant, à la harpe et aux percussions ; lui aux guitares, dans les chœurs, à la basse, au piano et à l’harmonium, entourés d’un orchestre de cordes, de flûtes et de sifflets, ils cosignent pas moins de dix-neuf chansons. De quoi combler leur petit et tous ceux qui vont se laisser tenter par l’aventure sonore assortie d’un livret lui aussi somptueux, illustré et mis en couleur par Andrea Kiss.

La France et l’Amérique entre amis

Baptiste W. Hamon. « Soleil, soleil bleu » (BMG)

Baptiste W. Hamon. Photo BMG

Baptiste W. Hamon. Photo BMG

Depuis ses débuts avec « L’Insouciance » en 2016, Il y a le trémolo de la France dans sa voix et les grands espaces du Texas dans sa musique. Mais Baptiste W. Hamon, qui a passé des jours de son enfance dans les rues du quartier Belle-Beille à Angers, semble réduire la distance entre la chanson « à la française » et les accords country. En témoigne son tout nouvel album, « Soleil, soleil bleu », qui sort ce vendredi 5 avril, où alternent les mélodies pop et americana.

« Je brûle » crépite de toutes parts. Voix et instruments s’y entremêlent comme les flammes d’un brasero qui devient brasier. On y entend une harpe fugace et des grelots qui tintent. « Bloody Mary » étonne aussi (pour le meilleur) de la part de Baptiste W.Hamon qui pimente son cocktail de boîtes à rythmes, guitares brillantes et saxo. 

Toujours impeccable, l’ami américain Will Oldham (connu aussi sous le nom de Bonnie Prince Billy) est de nouveau convié pour un duo (« Mon Capitaine »). Christophe Miossec n’a quant à lui pas dû se faire prier longtemps pour poser sa voix sur l’émouvant « Hervé », une ode qui rappelle celle à « Billie Joe » chantée par la mythique Bobbie Gentry et adaptée en France par Joe Dassin et Jean-Louis Murat (« Marie-Jeanne »).

« Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage… », dit le poète heureux de retrouver la douceur de son pays. Ainsi va Baptiste W.Hamon quand il chante le retour à la maison (« Coming Home », « J’aimerais tant que tu reviennes »), accompagné par des voix féminines qui ajoutent à la mélancolie, lumineuse sous le « Soleil bleu »

Le duo du printemps

Karen O / Danger Mouse. « Lux Prima » (BMG)

Danger Mouse et Karen O. Photo Eliot Lee HAZEL

Danger Mouse et Karen O. Photo Eliot Lee HAZEL

Ne pas se fier à son air de fort en thèmes toujours austère. Ses lunettes, ses cols boutonnés serrés et ses cols roulés d’expert comptable dissimulent en fait l’un des plus grands créateurs de sons et de chansons de ces 20 dernières années. Danger Mouse, Brian Burton pour l’état civil, a mis le pied dans la pop en 2004 avec des façons de pirate : entremêler les pistes de l’album blanc des Beatles avec celles du « Black Album » du rappeur Jay Z. Les ayant-droits n'ont pas du tout aimé l’entreprise et fait interdire la diffusion des titres hybrides. Le milieu a lui beaucoup apprécié et favorisé l’ascension fulgurante de l’impétrant qui signait en 2006 le tube planétaire « Crazy » au sein du groupe Gnarls Barkley, après passage par la case Gorillaz à la production du deuxième album du collectif, « Demon Days ».

Depuis, on ne compte plus les collaborations éblouissantes (avec les Blacks Keys, Norah Jones ou encore Adele…). Jusqu'à ce printemps où l’on retrouve notre expert au volant de « Lux Prima » en duo avec l’Américaine d’origine coréenne, Karen O, qui s’est illustrée en 2006 aux commandes de la bande originale du film « Max et les Maximonstres ».

La chanteuse, en congé des Yeah Yeah Yeahs, impressionne dans tous les registres où la mène Danger Mouse : groove, funk et folk, nappés de cordes, donnant l’impression d’un disque en CinémaScope. « Ministry » est le parfait résumé de cette totale réussite, au son d’arpèges de guitares portant la voix cristalline d’O dans un flot de cordes et de chœurs féminins.

Ils ressortent l’arc et les flèches

Les Innocents. « 6 1/2 » (RCA)

JP Nataf et Jean-Christophe Urbain, en derniers des Mohicans. Photo Yann ORHAN

JP Nataf et Jean-Christophe Urbain, en derniers des Mohicans. Photo Yann ORHAN

JP Nataf et Jean-Christophe Urbain ont pris un coup de vieux à l'image mais voix et jeu de guitares sont restés intacts. Comme si « Jodie » n’avait, elle, pas pris une ride, alors que trente deux ans ont déjà passé.

C'est l'effet merveilleux de « 6 1/2 », le dernier album des Innocents qui remontent le temps jusqu'à cet âge d’or de la pop en France, quand on chantait en chœur avec eux les refrains d’un « Homme extraordinaire », « Fous à lier », « Colore » et « Un autre Finistère ». 

Dans « 6 1/2 » (comprendre le sixième album du groupe ; le deuxième dans sa version en duo après « Mandarine » en 2015), on aime ces chanteurs exceptionnels à leur manière : Urbain quand il allonge les « soupirs » et donne envie de le rejoindre pour siffler sur la Côte d’« Opale » et Nataf quand il swingue dans « Les Cascades ».

Ce disque, c'est la joie retrouvée des mélodies bien troussées, quand elles serpentent au creux de l'oreille entre douceurs et ruptures de ton. En amoureux des Beatles, Jean-Christophe Urbain sait faire. Les mots de Nataf sont à la mesure, sincères et volontiers décalés. Le langoureux « Slow #1 » est à cet égard un bel exemple du savoir-faire des Apaches qui ont ressorti les arcs et les flèches pour la photo et transpercer le cœur : « Chérie, danse pas trop vite / C’est un hit qui t’invite »… Comme au bon vieux temps.

Le chic des vagues à l’âme

Keren Ann. « Bleue » (Polydor)

Keren Ann sous l’œil d’une grande couturière. Photo Bouchra JARRAR

Keren Ann sous l’œil d’une grande couturière. Photo Bouchra JARRAR

Entre autres raisons musicales et poétiques, on aime aussi le nouvel album de Keren Ann pour le charme des images qui accompagnent sa sortie ce vendredi. Photographiée par la styliste « haute couture » Bouchra Jarrar, l’artiste s’y dévoile dénudée, posant de dos, les cheveux relâchés, caressée par la lumière pâle du jour. L’image sur la pochette est en noir et blanc, le disque s’intitule « Bleue ». Très chic.

Près de vingt ans après « Jardin d’hiver » écrite avec Benjamin Biolay pour Henri Salvador, Keren Ann revient au français dans la totalité de ses dix nouveaux titres. La polyglotte israélienne, qui a longtemps vécu aux Pays-Bas avant de s’installer en France, a même convaincu le New-Yorkais David Byrne (ex-Talking Heads) de poser son drolatique accent sur le délicieux et inquiétant « Goût d’inachevé » (« Si vous étiez ma femme / Je vous emmènerais près des falaises… »).

Comme le bleu radieux peut tourner au blues, l’eau qui inonde ce disque (« Le Fleuve doux », « Nager la nuit », « Ton île prison »…) apaise et menace à la fois. « Il me tue cet amour », répète ad nauseam la chanteuse à la voix limpide. Comme si elle se noyait (« Sous l’eau »).

En privilégiant les violons et des arrangements de pianos et de guitares sans heurts, Keren Ann fait le choix de la douceur au détriment de la tonicité pop qui animait l’album « 101 » il y a huit ans. On recommandera donc de réécouter les fougueux « My Name Is Trouble » et « Sugar Mama », pour en découdre avec ces habits du jour tirés à quatre épingles. 

Canine et ses incisives amazones

Canine. « Dune » (Polydor)

Magali Cotta, au premier plan, tranchante Canine. Photo OJOZ

Magali Cotta, au premier plan, tranchante Canine. Photo OJOZ

Voilà le projet pop français le plus enthousiasmant de ce début d’année. Sous son mordant pseudonyme, Canine est longtemps restée cachée derrière des masques de plumes noires, au milieu d’une bande d’incisives amazones.

Magali Cotta, car c’est elle Canine, nourrit son ambition artistique depuis quatre ans. Avec la sortie de son premier album, « Dune », elle affiche sa véritable identité et son beau visage volontaire et sans âge, les cheveux au carré plaqués en arrière.

On apprend qu’elle est une enfant de la balle née à Nice qui a appris le piano à 4 ans et entamé une carrière théâtrale dès 10 ans en interprétant longtemps le rôle de Morticia dans « La Famille Adams ». Elle fut aussi metteuse en scène. Des talents multiples qui expliquent l’excellence des œuvres qu’elle offre désormais à écouter et à voir, sur scène et en ligne. 

Dans sa cornue, Canine a versé les ingrédients d’un parfait condensé musical et fait monter du classique, du groove et du hip-hop. Experte dans l’art d’entremêler les genres, elle ne s’est pas privée de transformer sa propre voix, si bien que l’on ne sait plus si c’est une femme ou un homme qui chante. Troublant.

Au milieu des voix cristallines des filles qui l’entourent, son chant est martial. Mais il sait aussi laisser place à de belles éclaircies, comme sur le maritime « Bienveillance », rythmé par le son d’une corne de brume.

Le tranchant autoritaire de Canine ne doit pas effrayer. Les 13 titres qui jalonnent « Dune » sont autant de pépites pop. On se retient de les citer tous ; retenons-en trois, « Twin Shadow », « Sweet Sway » et « Forgiveness », dont les mélodies épiques et sautillantes ont toutes les qualités pour affronter la fin de l’hiver et les giboulées. 

Osez ses eaux hypnotiques

Panda Bear. « Buoys » (Domino)

Noah Lennox, alias Panda Bear, dans les vagues imaginées par sa compagne. Photo Fernanda PEREIRA

Noah Lennox, alias Panda Bear, dans les vagues imaginées par sa compagne. Photo Fernanda PEREIRA

Noah Lennox a mis les voiles vers l’Europe dès 2004. En s’installant à Lisbonne (Portugal) avec sa femme, la designeuse Fernanda Pereira, et leurs enfants, l’Américain a laissé derrière lui New York et ses compagnons d’Animal Collective qu’ils ne retrouve qu’en tournée où par correspondance électronique pour composer de nouvelles chansons.

A 41 ans, sous le nom de Panda Bear, il publie son sixième album solo, le bien nommé « Buoys » (qui désignent ces « bouées » utilisées par les pêcheurs pour se repérer en mer) où l’impression de plonger dans le grand bain et de nager sous l’eau domine dès le premier titre, « Dolphin », rythmé par des samples de gouttes d’eau.

L’éternel adolescent, qui a étudié le piano et le violoncelle et fut ténor dans la chorale de son école, est un fou de machines qui passe son temps à les triturer en studio. Mais cette fois, la guitare acoustique occupe le premier plan sur tous les titres. Le musicien expérimental a cédé du terrain à la musique folk, rendant l’écoute plus facile. Il s’en est expliqué dans une interview récente : « Je pense que le fait de discuter de ma musique avec mes enfants (de 14 et 8 ans, ndlr) m’a pas mal influencé. Je ne voudrais pas qu’ils disent que leur père ne sait rien composer d’autre que des morceaux étranges. »

L’occasion est belle de saisir la perche et de sauter sans crainte, à la découverte d’un artiste incontournable, dont les mélopées hypnotiques sont un enchantement.

Des chansons à corps perdu

Ariana Grande. « Thank u, next » (Mercury)

Ariana Grande, à l’endroit sur la pochette de « Sweetener ». Photo Universal Music

Ariana Grande, à l’endroit sur la pochette de « Sweetener ». Photo Universal Music

Après l'attentat terroriste qui avait fait vingt-deux morts à Manchester (Angleterre) à la fin de l'un de ses concerts le 22 mai 2017, Ariana Grande, 25 ans, s'est lancée à corps perdu dans la création. Un peu plus d'un an plus tard, en août 2018, l’Américaine publiait le bouleversant « Sweetener », quinze titres parmi lesquels le programmatique « No Tears Left To Cry » (« Plus aucune larme pour pleurer »). Six mois plus tard, elle est de retour avec « Thank u, next » (« Merci, au suivant »).

Les épreuves ont décuplé les forces de la pop-star haute comme trois pommes (1m53), aux cheveux attachés en une queue de cheval démesurément longue. La photo de la pochette de « Sweetener » la montrait complètement retournée. Au propre, comme au figuré comprenait-on. Pour « Thank u, next », le portrait est encore renversé, mais l’artiste a pris la distance nécessaire qui lui permet de lancer sur Twitter le 23 janvier : « Toujours à l’envers… mais pour mieux en rire ». Quoique. La chanson « Fake Smile » (« Faux sourire ») trahissant malgré tout la détresse au milieu d’amis qui s’amusent : « I won’t say I’m feeling fine / After what I’ve been through, I can’t lie » (« Je ne dirai pas que je vais bien / Après ce que j’ai traversé, je ne peux mentir »). Mais la femme forte domine, à qui il a fallu seulement deux semaines pour enregistrer la douzaine des nouveaux titres qu’elle cosigne.

La voix d’Ariana Grande demeure son atout maître. Il y a encore de quoi se pâmer dès le premier titre, « Imagine », quand elle fait le grand écart sur les octaves et escalade les aigus (la fameuse voix de sifflet, comme Mariah Carey). On peut ne pas aimer ses acrobaties de la glotte, mais quand un si bel organe est mis au service de très bonnes chansons, il n’y a qu’à s’incliner.

Repartir de l’avant en fanfare

Stephan Eicher & Traktorkestar. « Hüh ! » (Polydor)

Stephan Eicher dans un bain de confettis, en hommage à Bashung au milieu de lentilles d’eau sur l'album « Fantaisie militaire ». Photo Laurent Seroussi

Stephan Eicher dans un bain de confettis, en hommage à Bashung au milieu de lentilles d’eau sur l'album « Fantaisie militaire ». Photo Laurent Seroussi

Il y avait une raison pour laquelle on n'entendait plus trop Stephan Eicher : il était en délicatesse avec sa maison de disque. Elle attendait de lui un nouvel album ; lui attendait d’elle un financement à la hauteur de ses précédents enregistrements et pas amputé des deux tiers. « J'ai voulu réagir avec poésie, raconte le Suisse qui sait aussi compter. Je m'étais engagé à écrire douze nouvelles chansons, mais rien n'était stipulé concernant leur durée. J'ai donc aussi réduit mon investissement en faisant un disque de 10 minutes au lieu de 30 ! ». Et d’ajouter : « Ça ne les a pas fait rire ». Le disque (« Homeless Songs ») n'est jamais sorti. Dommage pour les amateurs de curiosités musicales.

Remis sur pied après des pépins de santé, l’artiste a trouvé refuge chez Polydor et s’est fait de nouveaux amis musiciens : toute une fanfare folklorique des Balkans, Traktorkestar. Celui qui avait démarré sa carrière en 1986 avec le magnifique album « Les Chansons bleues », essentiellement composées et jouées en solitaire avec des synthétiseurs et des boîtes à rythmes, ne boude pas son plaisir, entouré de cuivres, de tambours et de choristes. La musique qu’écoutait son père, un violoniste d’origine tzigane.

Pour repartir de l’avant avec « Hüh ! », Stephan Eicher a choisi de revisiter ses œuvres les plus belles (« La Chanson bleue » (notre préférée), « Combien de temps », « Pas d’ami (comme toi) »…) auxquelles s’ajoutent quatre inédits dont « Étrange » signé Philippe Djian, l’écrivain qui ne sait écrire des textes à chanter que pour son ami Stephan, où se mêlent émotion et trivialité. Qui d’autre que lui pour écrire un vers pareil : « Même un ange n’y comprendrait foutre rien » ?

Princesse Leyla, tout simplement

Leyla McCalla. « The Capitalist Blues » (Pias)

Leyla McCalla a quitté New York il y a huit ans pour retrouver ses racines à La Nouvelle-Orléans. Photo Sarrah DANZIGER

Leyla McCalla a quitté New York il y a huit ans pour retrouver ses racines à La Nouvelle-Orléans. Photo Sarrah DANZIGER

Leyla McCalla est une virtuose du violoncelle. Elle a pourtant laissé son instrument à la porte des studios quand elle a enregistré son dernier album, « The Capitalist Blues », sorti le 25 janvier. Ceux qui connaissent ses deux premiers disques seront donc surpris par les nouvelles couleurs de la musique de la jeune femme, électriques et saturées. C’est frappant sur « Aleppo », qui raconte le martyre de la ville syrienne d’Alep, quand sa voix forte doit se frayer un chemin dans le fracas des guitares et des basses poussées à fond par les amplis.

Au milieu de riffs tournoyants et moins âpres et des chœurs du magnifique « Heavy As Lead », elle sait aussi cajoler avec le renfort d'un orgue Hammond, impérial. Les cuivres sont aussi de la fête, comme au carnaval quand les fanfares déambulent dans les rues de La Nouvelle-Orléans (« Me and My Baby »).

Leyla McCalla est née à New York de parents haïtiens. Adolescente, elle a vécu deux ans au Ghana, en Afrique. De retour aux États-Unis, elle intègre l’université où elle se distingue par ses talents au violoncelle. Mais à la musique de chambre, elle préfère celle de La Louisiane où elle choisit de s’installer il y a huit ans. La culture créole s’impose alors dans ses compositions et ses textes. Le banjo prend le pas sur le violoncelle.

En choisissant de s’installer dans le bayou, au carrefour des cultures, Leyla McCalla fait feu de toutes les langues : français et anglais se fondent dans le créole qui rend familières ses chansons. Maman de trois enfants, une fillette de 4 ans et des jumeaux de 8 mois (garçon et fille), mariée au guitariste canadien Daniel Tremblay, elle mène une vie simple et rustique, dont elle partage les moments forts sur Instagram (@leylacello). On découvre ainsi qu’elle était à Paris ces derniers jours avec cette phooto d’elle allaitant ses deux petits, entre deux interviews de promotion. Simple.

Hubert Lenoir, vent frais du Québec

Hubert Lenoir. « Darlène » (Simone records)

Hubert Lenoir, 23 ans, a sorti son premier album au Québec il y a un an. Il débarque en France. Photo Noémie Doyon

Un phénomène et son premier disque en solo traversent l’Atlantique ce vendredi 1er février. Au Québec, Hubert Lenoir a raflé les victoires de la musique qu'on appelle là-bas Félix. La France succombera-t-elle au talent de ce garçon de 23 ans à la gueule d’ange qui ne recule devant aucune outrance, à commencer par l’abus de maquillage ?

Ces derniers jours, on a beaucoup écouté (et aimé) « Darlène », un album-concept comme on n’en fait plus et qui ose tous les genres, avec bonheur. On en a poussé prudemment la porte, tant on avait lu que le jeune homme décoiffe, sur disque comme sur scène. Mais c’est un morceau de jazz tranquille qui ouvre l’opus, « Fille de Personne I », suivi de « Fille de Personne II » et « Fille de Personne III » qui rebattent chacun les cartes des genres, passant avec allégresse de la pop à saxophone au glam rock à guitares saturées. Ce disque est foisonnant sans jamais perdre de sa cohérence. Hubert Lenoir déroute à plus d'un titre, multipliant les virages R&B, jusqu'à ne pas la ramener sur certains pour laisser s’exprimer les instruments.

Pour la petite histoire, « Darlène » est née de la collaboration intime de deux amoureux qui ont tout partagé dans leur petit appartement de Québec. Elle, Noémie D. Leclerc, écrivait le roman de « Darlène » alors que lui s’en inspirait pour écrire ses chansons. Au final, ce sont deux œuvres qui ont été publiées outre-Atlantique. 

« Je veux briser les codes de la pop comme le faisaient mes idoles David Bowie et Paul McCartney », a lancé l'ambitieux qui a fait ses classes dès l’âge de 17 ans dans le groupe The Seasons qu'il forme, entre autres, avec son frère Julien. Des débuts déjà pleins de promesses.

Treize chansons de haut vol

Bertrand Belin. « Persona » (Wagram)

Photo Bastien BURGER

Photo Bastien BURGER

Comment ne pas craquer pour le nouveau Belin et des titres splendides comme « Glissé Redressé » et « Bronze » ? Après l'énigmatique toucan de la pochette de « Cap Waller » (2016), l’artiste retrouve le goût de la pose sur « Persona », son dernier album publié aujourd'hui : en plan américain, bras et mains ballants sur d’invisibles colts, ceinturon apparent. Une jaquette toute simple pour envelopper des chansons toujours étranges dans lesquelles se côtoient moult personnages, des plus cabossés par la vie jusqu’au « Président, s’il vous plait ». La voix est grave, le chant est saccadé, mais la mélodie s’immisce partout, portée par des cordes qui font des rais de lumière dans des chansons tristes.

« Sur le cul » nous laisse pantois (évitons les répétitions). Les boucles sonores y sont hypnotisantes, interrompues ici et là par une cascade de sons synthétiques, comme une bille qui tombe et rebondit. L’effet saisit chaque fois qu’il surgit.

Si le toucan n’est plus, les oiseaux survolent toujours dans les textes de Bertrand Belin qui s’évertue pourtant à les éloigner. A force de « Ouste choucas » dans « Nuits Bleues ». Mais on en trouve encore qui volent très haut, croassent ou hululent dans « Bec », « Grand Duc » et « L’Opéra ». Autant de pièces majeures que les nostalgiques de Bashung apprécieront tant le Breton fait figure de digne successeur à l’illustre Alsacien.

Le retour du guitar hero

Mark Knopfler. « Down The Road Wherever » (Mercury)

Mark Knopfler et sa Fender Stratocaster en 2008. Photo AFP

Mark Knopfler et sa Fender Stratocaster en 2008. Photo AFP

La touche Knopfler est intacte. Son style reconnaissable dans chaque chanson de son neuvième album solo, « Down The Road Wherever », en plus feutré, assagi. Le « guitar hero » de Dire Straits, qui laissait ses doigts galoper sur le manche et les cordes dans des morceaux de bravoure comme « Sultans Of Swing », n’arbore plus ses bandeaux de tennis en éponge au front et aux poignets. Les cheveux sont tombés, la silhouette s’est épaissie, mais les mains sont toujours agiles et promptes à chatouiller l’échine. L’Écossais passé maître ès blues est à son meilleur. Les trois dernières minutes de « Just a Boy Away from Home » sont un bijou, alors que le morceau démarre façon blues avant de prendre un virage soul pour s’achever en solo sur l’hymne des supporters de l’équipe de football de Liverpool, « You’ll Never Walk Alone ». Grandiose.

Fin mélodiste et parolier inspiré, Mark Knopfler est aussi très savant en studios dont on sait qu’il adore, tel un enfant, le matériel et les guitares qui s’y entassent. Bob Dylan l’avait repéré dès 1979 et finira par lui confier la réalisation de son album « Infidels » en 1983.

Aux consoles, le virtuose assure toujours dans l’art d’ajouter à ses guitares planantes ce qu’il faut de jazz (« When You Leave »), de mélodies dansantes (« Nobody Does That », « Back On The Dancefloor », accompagné dans les chœurs par l’Irlandaise Imelda May) et de réminiscences celtiques (« Drovers’Road »), bien normales pour un natif de Glasgow.

David Bowie est toujours vivant

David Bowie. « Loving The Alien » (Parlophone)

Entre 1983 et 1987, la critique rock et les fans de la première heure de David Bowie (décédé, à un jour près, il y a déjà trois ans) n’avaient que très peu goûté ses albums « Let’s Dance », « Tonigt » et « Never Let Me Down ». Ces derniers sont aujourd’hui remasterisés, rassemblés et même revisité pour l’un dans le coffret « Loving The Alien » (disponible en streaming).

De leur côté, grand public et ados des années 1980, dont nous étions, avaient succombé aux assauts des saxos de « Let’s Dance » et à la sensualité de « China Girl », qu’accompagnait un clip aux images torrides, censuré alors dans de nombreux pays.

En 1983, David Bowie rompt les amarres avec la maison de disque RCA pour se lancer avec EMI dans la pop commerciale la plus rutilante. L’élitisme dépouillé de la période berlinoise avec Brian Eno cède la place à une collaboration spectaculaire avec Nile Rodgers (du groupe Chic). « Dansons ! », assène l’artiste qui n’en finit plus de se métamorphoser.

A la joie de réécouter des morceaux maintes fois joués et rembobinés sur les cassettes de l’époque (parmi lesquels la reprise du titre des Beach Boys « God Only Knows », « Blue Jean » et « Loving The Alien », dont Bowie dira qu’elle figure parmi ses chansons préférées), s’ajoute une curiosité : le ré-engeristrement avec d’autres musiciens, vingt ans après et en l’absence de son créateur, de l’album « Never Let Me Down » (1987). Sacrilège diront les fans intégristes, une belle re-création autour de la voix de Bowie diront d’autres, parmi lesquels nous nous comptons, à bientôt 48 ans.

Laura Pergolizzi passe à l’orange

LP. « Heart to Mouth » (BMG Universal)

Laura Pergolizzi, alias LP. Photo Vagrant Records / BMG

Laura Pergolizzi, alias LP. Photo Vagrant Records / BMG

Deux ans après la sensation « Lost on You », LP (pour Laura Pergolizzi) ressort les flingues, à savoir sa voix, son sifflet, son ukulélé et tout le tremblement. La frêle artiste à la voix d’or et rauque revient, dit-on, fracassée par une rupture amoureuse. Sur la pochette de son nouvel album, « Heart to Mouth », elle s’affiche en tailleur-pantalon orange, accablée, les bras ballants sur une chaise à bascule. Une pochette comme deux clins d’œil à deux formes de consécration. Le premier à la série de Netflix « Orange is The New Black » dont les auteurs ont repris sa chanson « Muddy Waters », dans l’épisode final de la quatrième saison. Le second à sa copine française, Mylène Farmer, avec laquelle elle partage un duo (« N’oublie pas »)… et l’idée de la pose alanguie dans un fauteuil.

Lire aussi : LP, une fille à ne pas manquer

L’artiste androgyne ne s'économise pas sur ce disque, au risque de passer au rouge, et d’en faire trop. Ce n’est qu’au cinquième titre qu’elle se décide à calmer le jeu au piano pour confier, des sanglots dans la voix, qu’elle est en pleine récupération (« Recovery »).

Celle qui écrit pour les reines de la pop (Rihanna, Rita Ora et, donc, Mylène Farmer) déroule avec arrogance le catalogue de ses compétences : country flamboyante sur la plupart des titres, R&B sur d’autres, et même latino-rock (« House On Fire »). Avec une science du refrain imparable (« Girls Go Wild » parmi d’autres) qui lui assure une belle progression de carrière, en solo ou pour d’autres.

Confidences d’un géant à Broadway

Bruce Springsteen. « On Broadway » (Sony)

Patti Scialfa et Bruce Springsteen à Broadway. Photo Danny CLINCH

Patti Scialfa et Bruce Springsteen à Broadway. Photo Danny CLINCH

Deux ans après son autobiographie, « Born To Run » (disponible en poche), le boss se pose avec un ovni sur la planète rock. Un disque (et un show sur Netflix) presqu’autant parlé que chanté, diablement rythmé par lui seul à la guitare, au piano et à l'harmonica. Et pour deux chansons (« Tougher Than the Rest » et « Brilliant Disguise »), rejoint par sa femme, Patti Scialfa.

Sur la scène de Broadway à New-York, cinq jours par semaine depuis 2017, Bruce Springsteen raconte sa famille, sa ville natale, Freehold (New-Jersey), qu’il a voulu fuir en courant (« Born To Run » et « My Hometown) pour mieux revenir y vivre, à dix minutes de route. 

Qu’il se produise avec son groupe, le E-Street Band, devant 80 000 personnes, ou ici devant un petit millier, la présence de Bruce Springsteen sur scène est impressionnante. Jamais théâtrale, toujours musicale. Les introductions aux quinze chansons phares de sa carrière qu’il revisite ne sont pas que de longs tunnels de bla-bla : même celui ou celle qui ne comprend pas grand-chose à l’anglais est tenu en haleine par le fil des notes à la guitare et au piano et au timbre rocailleux de l’immense songwriter, touché par la grâce.

L’humour n’est pas en reste, qui permet de passer de la dépression arrosée d’alcool du père à la joie de vivre de la mère qui a voulu offrir à ses enfants « une vie belle et solide ». La salle rit quand elle pourrait aussi pleurer.

On n’avait encore jamais vu pareil concert de rock’n’roll, car c’en est un, qui dure près de 2 h 30.

La bande originale prodigieuse

Max Richter. « L’Amie prodigieuse » (Deutsche Gramophone)

Elena et Lila, les deux amies prodigieuses. Photo DR

Soudées par leur prodigieuse amitié, les deux fillettes qui incarnent Elena et Lila crèvent l’écran. La musique qui accompagne la naissance de leur complicité transperce le cœur. La série, tirée de la saga littéraire « L’Amie prodigieuse », est diffusée depuis la mi-décembre sur Canal +. La bande-originale signée Max Richter est aussi disponible en ligne et dans les bacs.

Le morceau inaugural, « Elena & Lila », est d’une simplicité enfantine : un thème hypnotique joué au piano par Andy Massey, avant la douce avancée des cordes de l’orchestre Air Lyndhurst. Cordes qui se déchaînent pour accompagner les aventures des deux petites dans les rues de Naples (« Whispers »). La marche du violoncelle de « The Days Go By » est une splendeur. Pour illustrer la candeur des « Dialogues intérieurs » des héroïnes, le compositeur germano-britannique Max Richter et le claviériste Andy Massey tirent de l’oubli le célesta, ce vieil instrument de la famille des percussions, dont le dépouillement confine à la pureté.

Avec ou sans les images, cette bande originale est captivante. Tout comme le sont, captivants, les quatre volumes qui racontent 60 ans de la vie de deux femmes en Italie. Ils se sont vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde depuis 2011.

Le mystère qui entoure cette œuvre n’est pas moins fascinant. Depuis toutes ces années et les succès engrangés, la véritable identité d’Elena Ferrante, qui a pourtant participé à l’adaptation de ses romans pour la télévision, demeure toujours secrète. Il est amusant de penser qu’elle (ou il !) écoute le même disque que nous, espiègle comme Lila.

Des chansons de saison

Kacey Musgraves. « A Very Kacey Christmas » (UMG Recordings).

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Le disque de Noël. C’est une tradition à laquelle les artistes anglo-saxons ne résistent pas. Même le Nobel de littérature Bob Dylan a succombé à la tentation en 2009 avec le réjouissant « Christmas In the Heart » et la vidéo déjantée illustrant « Must Be Santa ». Cette année, c’est au tour du guitariste de légende Eric Clapton de faire tinter les clochettes dans « Happy Xmas » et ses quatorze titres parmi lesquels les incontournables « Jingle Bells » et « Silent Night ».

Il y a deux ans, l’excellente chanteuse de country Kacey Musgraves s’est livrée à l’exercice avec appétit. « A Very Kacey Christmas » revisite des chansons assez peu connues sous nos tropiques, comme « I Want A Hippopotamus For Christmas », un délice sucré des années 50. La jolie brune est depuis revenue sur le devant de la scène avec le remarquable « Golden Hour » paru au printemps. L’hiver la rappelle à nous alors que vient l’heure d’accrocher les boules dans le sapin.

Ajoutons à la liste de Noël l’indispensable collection de reprises de Sufjan Stevens, « Songs for Christmas ». Et aussi « A Charlie Brown Christmas » de Vince Guaraldi, pour son ambiance jazzy. Le tout est à déguster sans modération en streaming. Joyeuses fêtes !

Lomepal, le rap à la cool

Lomepal. « Jeannine » (Pineale Prod - Grand Musique Management)

Antoine Valentinelli, plus connu sous le nom de Lomepal. Photo Viktor VAUTHIER

Antoine Valentinelli, plus connu sous le nom de Lomepal. Photo Viktor VAUTHIER

Connu sous le nom de Lomepal, Antoine Valentinelli est l’un des garçons les plus attachants de la scène rap actuelle. Pour se faire une idée de sa « coolitude », il faut lire ses propos croisés avec Philippe Katerine dans le numéro 1200 des Inrocks. Où l’on voit que les deux artistes qui chantent « Cinq doigts » en duo sur l’album « Jeannine » (sortie ce vendredi), se soucient assez peu du qu'en-dira-t-on (Katerine : « On ne se connaît pas très bien, mais c’est vrai que quelque chose se passe, on va tout doucement vers le Pacs, hein Antoine ? »)

Lomepal avait donné la mesure de son audace artistique avec la pochette de son excellent premier disque, « Flip », sur laquelle il apparaissait sur fond rose avec de grosses boucles d’oreilles et le mascara coulant sur la joue. Un coup de maître pour l’intrépide skateur qui s’est tout « cassé cinq fois » : le barbu a fini affiché partout en ville.

Le premier morceau extrait de l’opus, « 1000°C » (avec Roméo Elvis), surprend alors que les temps sont brûlants. Hasard du calendrier ou science prémonitoire, on l’entend rapper : « Un pied dans les flammes / Un autre dans la glace / Séduit par les extrêmes j’ai trouvé ma place ». Et plus loin : « Conscience décapitée, on verra les dégâts plus tard, aïe ».

« Jeannine », du nom de la grand-mère d’Antoine, aligne 17 morceaux qui font la part belle au rap, mais pas seulement. Le chant y trouve aussi sa place, comme dans « Le Vrai Moi » ou « Trop Beau » qu'adore Philippe Katerine. Idem.

Damon Albarn, l’Anglais inconsolable

The Good, The Bad & The Queen. « Merrie Land » (Warner)

Tony Allen, Damon Albarn, Simon Tong et Paul Simonon. Photo Pennie SMITH

Tony Allen, Damon Albarn, Simon Tong et Paul Simonon. Photo Pennie SMITH

L’Anglais Damon Albarn est triste. Il se remet mal du Brexit voté par ses compatriotes du Royaume-Uni. Et quand le leader de Blur, Gorillaz et ici The Good, The Bad & The Queen est triste, il écrit et compose des chansons, le plus souvent du meilleur tonneau. Comme quoi, en toute chose, malheur est bon.

Pour l’accompagner, Damon Albarn a réuni les vieux amis qui avaient déjà collaboré avec lui il y a onze ans : le batteur nigérian Tony Allen, l’ancien bassiste de The Clash, Paul Simonon, et le guitariste Simon Tong (du groupe The Verve). Le producteur de légende Tony Visconti a aussi mis la main à la pâte pour hisser « Merrie Land » (« Terre joyeuse ») sur les hauteurs de la mélancolie, donnant l’impression de déambuler au milieu des fêtes foraines désenchantées des stations balnéaires du Nord-Ouest et du Sud de l’Angleterre.

Au chant et aux claviers, Damon Albarn se surpasse. Il est ici en première ligne sur tous les titres, sa voix évoquant celle d’un David Bowie inconsolable avec lequel Tony Visconti a d'ailleurs travaillé, notamment sur l’ultime « Blackstar ».

Avec l’art de rendre mélodieuses des notes dissonantes, le maître des studios ajoute à l’épopée musicale un cor anglais (« Merrie Land »), un chœur de voix d’hommes (« Lady Boston »), une trompette (« The Last Man To Leave ») et des légions de cordes. La liste des instruments n’est pas exhaustive.

A l’occasion de la sortie de cet album, les quatre compères ont été photographiés par une illustre photographe, la Londonienne Pennie Smith. Ses images marquent les retrouvailles avec Paul Simonon dont elle avait immortalisé la silhouette enragée sur la pochette de « London Calling » de The Clash. Un autre jalon musical.