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Sous le soleil de Morrissey

Morrissey. « California Son » (Etienne / BMG)

L’Anglais Morrissey sous le soleil de Los Angeles.
Photo Jake Walters

Immense auteur-compositeur avec The Smiths et en solo, Morrissey la joue ici plus modeste (si c’est possible quand on s’appelle Morrissey) en reprenant des chansons qui ont forgé son style, tirées du répertoire d’illustres songwriters nord-américains. Avec une préférence pour les années 1960 et 1970 et des artistes comme Joni Mitchell et Bob Dylan.

Jouée pour la première fois en 1964 par son créateur Roy Orbison (au passage l’un des plus grands chanteurs de tous les temps), « It’s Over » fait partie du trésor. Laura Pergolizzi (LP à la scène), autre interprète à la voix d’or, rejoint le baryton Morrissey pour ajouter à la majesté de l’original en montant à merveille dans les aigus.

Le commentaire du fils de Roy Orbison, Roy Jr, vaut bénédiction: « Nous adorons Morrissey ! Ses cheveux, sa mélancolie et la poésie de ses paroles m’ont toujours rappelé mon père. Sa version de « It’s Over » est géniale ».

Les orchestrations qui accompagnent sont à la mesure : magistrales. Morrissey les doit à Joe Chiccarelli dont la maestria en studio a auparavant servi U2, Elton John et The Strokes, pour ne citer qu’eux. Accompagné d’un piano bastringue et d’un jazz-band (« Wedding Bell Blues »), sous des rythmes tropicaux (« Loneliness Remembers What Happiness Forgets »), au son du boogie-woogie (« Suffer The Little Children »), Morrissey s’amuse beaucoup. Les chansons qu’il a choisies ont beau être réputées engagées, il évite tout pathos et se livre sans réserve et sans crainte de sombrer dans la caricature du crooner sur le retour.

Adulé aux Etats-Unis, l’homme de Manchester (Angleterre) s’est installé il y a déjà longtemps du côté de Los Angeles. Le titre de son nouvel opus n’étonne donc pas : « California Son » (« Fils de la Californie ») où l’on voit le Moz’ auréolé de bleu, les yeux azur.

Les noces du Vampire

Vampire Weekend. « Father of The Bride » (Sony Music)

Ezra Koenig, la tête pensante de Vampire Weekend. Photo Schmelling

Ezra Koenig, la tête pensante de Vampire Weekend. Photo Schmelling

Les années passent mais n’entament ni la fraîcheur juvénile ni la fraîcheur musicale d’Ezra Koenig. Douze ans après le premier album de Vampire Weekend qui a marqué l’histoire de la musique, deux autres non moins emballants en 2010 et 2013, puis six ans de silence, le jeune homme à la tête de gendre idéal publie « Father of The Bride » (« Père de la mariée »). Soit 18 titres tous plus inventifs les uns que les autres. On imagine déjà les annonceurs publicitaires sur les rangs pour faire coller à leur image de marque les rythmes et les mélodies du génial songwriter. Pour mémoire, Ronaldo, Omar Sy et Louane roulent avec Vampire Weekend dans la pub de SFR. C’est « A-Punk », vous l’avez ?

Le groupe Vampire Weekend fut formé au milieu des années 2000 par quatre amis étudiants en musicologie à New York. Plutôt que de singer les groupes à la mode de l’époque (The Strokes en tête), ils taillent dans un autre diamant brut d’influences la matière de leurs chansons : Paul Simon, période « Graceland ». La voix délicieusement perchée d’Ezra Koenig, les guitares africaines, les percussions, ça sonne comme le glorieux aîné. C’est pourtant totalement nouveau.

Alors que les trois précédents disques du groupe étaient plutôt ramassés dans la durée, Ezra Koenig propose là ce qu’il présente comme « un double album », comme au bon vieux temps du vinyle. A l’écoute des pépiements d'oiseaux, des chœurs enthousiastes, des arrangements de voix et des brefs intermèdes parlés qui jalonnent l’écoute, on pense à l’Album blanc des Beatles, autres précurseurs du mélange des styles, au point d’en faire une signature.

En quittant New York pour s’installer en famille à Los Angeles, Ezra Koenig est passé par Nashville pour ajouter la country à sa palette. En résulte trois duos avec Danielle Haim (qui fait une infidélité à ses sœurs du groupe HAIM), à la manière de Johnny Cash et June Carter, sur le thème du… mariage

Lindsey Jordan, artiste majeure

Snail Mail Lush (Matador records)

Lindsey Jordan, 18 ans, alias Snail Mail. Photo Michael LAVINE

Lindsey Jordan, 18 ans, alias Snail Mail.
Photo Michael LAVINE


Petit escargot (Snail) porte sur son dos un superbe album et ne lambine pas en chemin pour le faire connaître, jusqu’en Europe.  
Comme d’autres de sa trempe (on pense à Ben Kweller et son coup de maître, « Sha Sha », enregistré dans sa chambre d’adolescent new-yorkais en 2002), Lindsey Jordan avance guitare en bandoulière et voix assurée au micro. Sous le nom de Snail Mail (courrier postal, pour dire qu’il va à la vitesse d’un gastéropode), elle est la nouvelle coqueluche du rock indépendant.
A 18 ans, elle publie son premier album, deux ans après un galop d’essai de quelques titres qui ont ravi la critique américaine (du New York Times au New Yorker en passant par Pitchfork). Ne doutant pas de ses capacités, la demoiselle de Baltimore à l’air poupin n’a pas eu peur du retour de manivelle en choisissant le titre : « Lush », littéralement luxuriant en Français.
Elle se présente voix et guitares endormies sur la minute d’ « Intro » qui prend fin avec une impression de soleil levant. Les morceaux s’enchaînent alors aussi variés que réjouissants. Les arrangements sont réduits à l’essentiel rock : guitare, basse, batterie. Le jeu de Lindsey Jordan, formée à la guitare classique dès l’âge de 5 ans, est excellent, tout en picking sur « Let’s Find An Out ». 
Comme si tant de talent ne suffisait pas, Snail Mail montre aussi une belle adresse sur les patins à glace. Allez vérifier sur YouTube où on la voit tenir la dragée haute à de virils hockeyeurs dans le clip qui accompagne son dernier single, « Heat Wave ».

A l’abordage de ses tourments

Cœur de Pirate « En cas de tempête, le jardin sera fermé. (Universal)

Béatrice Martin, plus connue sous le nom de Cœur de Pirate. Photo : Maxyme G. DELISLE

Béatrice Martin, plus connue sous le nom de Cœur de Pirate.
Photo : Maxyme G. DELISLE

Le temps est à l’orage. Le tumulte des sentiments bouscule la vie de Béatrice Martin, plus connue sous le nom de Cœur de Pirate. La parolière québécoise, qui n’a plus grand chose à prouver pour la qualité de ses textes, s’inspire d’un panneau vu dans un square parisien pour titrer son nouvel album : « En cas de tempête, le jardin sera fermé. » A point nommé alors que tous les jours de cette fin de printemps les éléments se déchaînent.

Dans ce troisième album solo, dix après ses débuts, la jeune femme à la voix d’enfant manie une fois de plus ses thèmes de prédilection, les hauts et les bas de l’amour. Le tourbillon musical qui en résulte a été enregistré à Paris avec la complicité de Tristan Salvati (déjà connu pour son travail avec Louane, Louise Attaque et Marina Kaye).

Les mélodies sont lumineuses. Car de la lumière, il en faut pour apercevoir le bout du tunnel des tourments qui assaillent la jeune femme. Tout y passe: l’amour à sens unique (« Malade »), l’infidélité (« L’autre »), les traumatismes de l’enfance auxquels on n’échappe jamais vraiment (« Prémonitions ») et même le viol conjugal (« Je veux rentrer »).

La musicienne, qui a appris le piano à trois ans, se jette à corps perdu dans tous les genres. Y compris le rnb sur le titre « Dans la nuit » où la rejoint son compatriote canadien, le rappeur Loud. Le titre qui suit, « L’Amour d’un soir », est un délice pop qui donne l’impression d’être à la fête foraine.

 

 

Aux soldats de la Grande Guerre

Baptiste W. Hamon « Ballade d’Alan Seeger. Chansons sur la Grande Guerre » (Midnight Special Records)

Baptiste W. Hamon s’est inspiré des carnets de soldats de l’Angevin Louis Hamon. Photo Frank LORIOU

Baptiste W. Hamon s’est inspiré des carnets de soldats de l’Angevin Louis Hamon.
Photo Frank LORIOU

« Comme la vie est belle ». C’est par la grâce de cette chanson, en duo avec l’Américain Bonnie Prince Billy (les connaisseurs apprécieront), que nous avions découvert Baptiste W. Hamon. Le morceau figure sur l’indispensable « L’Insouciance », présenté comme son premier album et sorti en 2016. De l’insouciance, il en faut pour prétendre jouer de la country américaine en français.

Le téméraire Baptiste avait déjà fait parler de lui en 2014 quand il avait publié une poignée de chansons racontant le drame des soldats de la Grande Guerre. Quatre ans après, ces histoires de 14-18 ressortent en vinyle et sur tous les supports, enrichies d’un duo avec Cléa Vincent, l’étourdissante « Chanson de Craonne ». Chantée par des soldats français entre 1915 et 1917, elle fut interdite par le commandement militaire qui la censura alors en raison de ses paroles antimilitaristes.

« Ballade d’Alan Seeger (Chansons sur la Grande Guerre) » a pris sa source à Angers quand le jeune homme a déniché un manuscrit de son arrière-grand-père, Louis Hamon, qui tenait un tabac-charcuterie au bas de la rue Montesquieu dans le quartier de Belle-Beille. L’aïeul, que Baptiste W. Hamon n’a pas connu, racontait dans ses carnets la vie, et la mort, des soldats dans les tranchées. « Hindenburg », qui puise dans ces écrits, serre le cœur : « Ben mon gars, j‘crois que j’vais rejoindre Eugène tu vois / Des bouts de ferrailles se sont plantés dans mon gras ».

Alan Seeger était quant à lui un poète américain mort au combat près du village de Misery dans la Somme en octobre 1916, raconte Baptiste Hamon dans le livret qui accompagne « La Ballade… ». Il écrit aussi cette phrase : « Il est l’oncle du folk-singer Pete Seeger ». Sans doute la clé de sa passion pour la musique de là-bas qui ne trahit pas qui il est ici.

La quête du riff parfait

Jack White « Boarding House Reach » (XL Recordings)

Jack White n’est pas décidé à rompre avec le blues furieux. Photo Theon DELGADO

Jack White n’est pas décidé à rompre avec le blues furieux. Photo Theon DELGADO

Les premiers morceaux de « Boarding House Reach » n’offrent guère de répit. L’Américain de Detroit a branché les amplis à fond et relancé la machine infernale. Il pleut des cordes sur les guitares, le chant est hurlé, mais incroyablement juste, les percussions sont surexcitées. « Connected By Love », « Over and Over and Over » peuvent déjà prendre leurs inscriptions au rang de classiques.

Après une fantaisie tzigane, ce n’est qu’au mitan du disque que le tempo s’apaise, laissant place au blues dont il a le secret. La maison se referme sur une berceuse à la Paul Mc Cartney (« Humoresque »), comme pour s’excuser du remue-ménage qui a précédé.

Le style Jack White est toujours minimaliste, comme au temps des White Stripes. Il est l’un des meilleurs guitaristes de blues électrique de sa génération et continue sa quête du riff parfait. Être l’auteur du classique « Seven Nation Army » et de ses sept notes initiales reprises dans tous les stades ne lui suffit pas. Ici, il fait feu de tout bois. Rock’n’roll, funk, électro, punk, hip-hop, gospel, blues et même country… Passé dans son mixer, le mélange, à bien des égards redoutable, se révèle excellent et rend accro.

Le fort en thème chante et joue de tout : guitares acoustiques et électriques, batteries, orgue, synthétiseurs. En chef de bande, il emmène aussi avec lui la crème des musiciens qui ont joué avec Beyoncé, Kanye West, Jay Z. Pour quelqu’un qui snobait le hip-hop à ses débuts, voilà qu’il se rattrape. De la meilleure façon qui soit.

Ils ont trouvé les numéros gagnants

Sting & Shaggy « 44/876 » (Interscope)

Shaggy et Sting ont combiné leurs différences avec un plaisir évident. Photo AFP

Shaggy et Sting ont combiné leurs différences avec un plaisir évident. Photo AFP

Sting se pique de tous les genres musicaux. Il a joué des disques de jazz de haute tenue, d’autres symphoniques plus hasardeux. La pop sirupeuse ne le dégoûte pas non plus. Il s’acoquine cette fois avec la star du reggae, le Jamaïcain Shaggy.

Leur duo ne devait durer que le temps d’une chanson, l’emballante « Don’t Make Me Wait ». Il en a finalement commis une douzaine, mise en boîte à New York et rassemblée dans l’album « 44/876 » (les indicatifs téléphoniques de leurs pays respectifs). Ça transpire de bonne humeur. Sting et Shaggy sont comme l’ami Ricoré, qui tombe pile au bon moment, avec son pain et ses croissants (« Morning is Coming »).

L’Anglais est fait de la même eau que nous autres, pour qui rien ne vaut le soleil. Trente ans après « Nothing Like The Sun », « 44/876 » ressemble donc à un retour aux sources pour celui qui estime qu’il doit beaucoup au son de la Jamaïque : « Le reggae a révolutionné le rock en mettant en avant le jeu de basse. Les structures des chansons reposent sur cet instrument. C’est ce qui m’a attiré en tant que bassiste ».

Les voix des deux artistes, radicalement différentes, s’accordent merveilleusement au gré des morceaux, la souplesse de Sting modulant le phrasé syncopé de Shaggy. L’un et l’autre se donnent la réplique avec un plaisir communicatif. Avec gravité de temps à autres, comme sur « Crooked Tree » où Sting se met dans la peau d’un criminel et Shaggy dans celle de son juge.

Portés par leur enthousiasme, les deux compères vont jusqu’à chanter une déclaration d’amour à l’Amérique (« Dreaming in the USA »). Pour dire à quel point les États-Unis leur sont chers, malgré Donald Trump. Un disque optimiste, ça ne se refuse pas, non ?

​Un nouveau message, personnel

Françoise Hardy « Personne d’autre » (Parlophone)

Françoise Hardy réussit un retour en beauté. Photo Benoît PEVERELLI

Françoise Hardy réussit un retour en beauté. Photo Benoît PEVERELLI

Alors qu’elle avait assuré qu’elle tirait un trait sur la chanson, revoilà Françoise Hardy qui n’a donc pas fini d’adresser son « Message personnel » à l’homme de sa vie, Jacques Dutronc, dont elle est pourtant séparée depuis plusieurs années.

Quarante-cinq ans après cet album, « Message personnel », qu’elle réalisa avec Michel Berger, « Personne d’autre » est l’ultime déclaration d’amour à l’éternel silencieux, qui reste, lui, aux abonnés absents et n’a jamais trouvé utile de répondre, en chanson du moins.

Comme une boucle qui se referme, Françoise Hardy reprend « Seras-tu là ? » que Michel Berger chantait sur l’album « Que l’amour est bizarre » (encore un message ?). Il y a aussi « Quel dommage » : « J’entends la musique / Et je nous revois / tellement romantiques / vous-même autant que moi ». On se souvient de « Puisque vous partez en voyage » en duo avec Dutronc. « Train spécial » avance comme une suite funeste : « Monte avec moi dans le train spécial / de l’aller sans retour / destination intersidérale / et pas question de faire demi-tour… ». Des chansons écrites pendant l’été et l’automne 2017, deux ans après qu’elle a échappé à la mort sur un lit d’hôpital.

Sur un air de musique country, Françoise Hardy se montre ensuite plus légère, mais plus explicite que jamais : « J’aimerais qu’il me joue sa musique / et lui jouer la mienne aussi parfois / mais tant pis s’il n’est pas disponible / tous les rêves impossibles  / ont su me donner le « la » / trois petits tours et puis voilà… ».

Cette chanson sifflotante (façon Dutronc, décidément) précède la clé de voûte de l’album : « Le Large », écrite par la Grande Sophie. Où mots et mélodie sont rassemblés pour coller des frissons et nouer la gorge.

Le cadeau du week-end

The Weeknd « My Dear Melancholy, » (Republic Records)

Abel Tesfaye, plus connu sous le nom de The Weeknd. Photo AFP

Abel Tesfaye, plus connu sous le nom de The Weeknd.
Photo AFP

Le chanteur canadien The Weeknd, sensation de la musique R&B, a publié un album-surprise juste avant le week-end de Pâques. Baptisé « My Dear Melancholy », l’opus compte six chansons disponibles pour l’heure en streaming, en attendant la livraison de l’album dans les bacs le 13 avril.

L’artiste, Abel Tesfaye pour l’état civil, qui a remporté un Grammy pour « Star Boy » en 2017, n’est donc pas resté longtemps sans donner de ses nouvelles. Il le fait tout en délicatesse, avec des chansons sucrées juste comme il faut. Alors que la palette rythmique de « Star Boy » était plus étendue, « Ma chère mélancolie », pour le dire en français, est un disque hautement  langoureux, gorgé de la voix de falsetto qui rappelle celle de Michael Jackson, source à laquelle Abel Tesfaye n’a de cesse de puiser.

Protégé du rappeur canadien Drake, le jeune chanteur a rapidement éclaté sur la scène internationale avec des succès comme « Can't Feel My Face » et « I Feel It Coming », avec les Français de Daft Punk dont il retrouve ici l’un des membres, Guy-Manuel de Homem-Cristo. D’autres pointures de la pop moderne ont rejoint le casting.

En lançant ses nouveaux titres, The Weeknd n’avait pas que Pâques en tête. C’est aussi pour lui une manière de préparer le terrain avant le célèbre festival de Coachella, qui se déroule dans le désert californien en avril sur deux week-ends consécutifs avec la même programmation, et dont il est l’une des têtes d’affiche. A noter que l’édition 2018 marquera aussi le retour de Beyoncé aux affaires, après la naissance de ses jumeaux en juin l'an dernier. Mais c’est une autre histoire…

Comme un rêve éveillé

Superorganism « Superorganism » (Domino Records)

La jeune Orono (à gauche) avec ses complices de Superorganism. Photo Jordan HUGHES

La jeune Orono (à gauche) avec ses complices de Superorganism.
Photo Jordan HUGHES

Cet album est un amusement permanent, recueil de mélodies somptueuses, truffées de bruits incongrus qui donnent le tempo. Il est l’œuvre d’un collectif de musiciens venus d’Angleterre, Japon, Nouvelle-Zélande, Corée et Australie, qui ont d’abord collaboré via internet en envoyant chacun leur contribution pour étoffer des morceaux ébouriffants. Jusqu’à ce qu’ils se décident à emménager dans une maison de Londres où les colocataires se sont trouvé un nom tout indiqué : Superorganism.

Déjà une belle histoire, qui devient étonnante quand on découvre que la jeune chanteuse Orono —qui fait le sel de la formation— a rejoint le groupe sur le tard. Encore lycéenne, elle s’était présentée aux autres à l’issue d’un concert au Japon. Impressionnée par le charisme de la demoiselle, la bande avait gardé le contact. Quelques mois plus tard, la joyeuse troupe envoyait les démos de l’album en gestation, lui demandant de poser sa voix et ses textes dessus. Bingo !

La première livraison sur les réseaux, « Something For Your M.I.N.D. », fait un carton. L’audace y prend le pouvoir, emmenée par la voix languide et désabusée d’Orono. « Nai’s March » poursuit le morceau sur l’album, au milieu de sons de jeux vidéo des années 1980 sur lesquels semble chanter Donald, pour ne pas dire un canard. Chaque titre est un monument de pop acidulée où se glissent des rires d’enfants (« Nobody Cares »), le cliquetis de caisses enregistreuses (« Everybody Wants To Be Famous »), et même des explications pour mieux comprendre ce super organisme (« Une créature composée de multiples individualités », dit la chanson « Sprorgnsm »).

L’insomniaque « Night Time » conclut cet album de rêve qui incite à tout, sauf à se coucher.

Mélissa Laveaux, reine créole

Mélissa Laveaux « Radyo Siwèl » (No Format / Sony music)

La Canadienne Mélissa Laveaux a attendu 2016 pour goûter aux plaisirs d’Haïti, le pays natal de ses parents. Photo No Format - Romain STAROPOLI

La Canadienne Mélissa Laveaux a attendu 2016 pour goûter aux plaisirs d’Haïti, le pays natal de ses parents.
Photo No Format - Romain STAROPOLI

« Dans le froid de Paris, j’écoute et je sens tout ce qui me raccroche à Haïti. C’est étrange d’être aussi attachée à une île alors que je la connais si peu. Mais ça me donne le droit de la rêver. Les racines, elles poussent en moi et font la sève de mes chansons». Ainsi parle Mélissa Laveaux dans la vidéo annonciatrice de son dernier album « Radyo Siwèl ». Du nom des orchestres de troubadours champêtres qui colportaient les airs créoles au gré des fêtes de village dans le pays natal de ses parents.

Mélissa Laveaux est née en 1985 à Montréal et a grandi au Canada. D’Haïti, elle ne connaissait que ce que lui en racontaient ses tantes au téléphone et les chants de Martha Jean-Claude qui, exilée à Cuba dans les années 50, chantait le pays chéri qu'elle avait dû fuir.

Son père lui offre une guitare pour ses treize ans. La jeune musicienne fait dès lors feu de tout bois et mêle ses goûts pour le folk de la Canadienne Joni Mitchell, le jazz de Nina Simone ou la musique du Cap-Vert de Cesária Évora.

Elle vit depuis dix ans à Paris et a attendu avril 2016 pour retourner à ses racines. Revenue de Port-au-Prince avec des carnets bien remplis, des sons et des mélodies plein la tête, la glaneuse a fait un grand disque de ce qu’elle a rapporté, triturant les chants traditionnels pour en faire des chansons à l’énergie rock, saupoudrées du sucre de sa voix. Ses complices parisiens du studio A.L.B.E.R.T. (Ludovic Bruni, Vincent Taurelle et Vincent Taeger) ont tout compris du projet. Les guitares ondulent et swinguent sur « Tolalito » ; elles sont douces et invitent à la rêverie sur « Lè Ma Monte Chwal Mwen » (« Quand je monte mon cheval ») ; tournoient sur « Nibo », et invitent à entrer dans la transe.

Quand Pharrell joue collectif

N.E.R.D « No One Ever Really Dies » (Sony music)

Pharrell Williams est le principal artisan du dernier album ludique et passionnant de N.E.R.D.

Pharrell Williams est le principal artisan du dernier album ludique et passionnant de N.E.R.D.

Pharrell Williams est un rassembleur. Capable de faire s’entendre amateurs de musique pop et adeptes de hip-hop plus pointu. Il est à l’œuvre sur le dernier album du collectif N.E.R.D (« No One Ever Really Dies », « Personne ne meurt jamais vraiment ») comme auteur et comme producteur et sort de son chapeau qu’il a haut : Rihanna, Kendrick Lamar, Gucci, André 3000, M.I.A., Wale et même Ed Sheeran, le chouchou anglais du moment.

En solo ou avec d’autres, il a enchaîné les succès planétaires (« Happy », « Get Lucky » et « Lose Yourself to Dance » avec Daft Punk, « Blurred Lines » avec Robin Thicke). La démonstration de son savoir-faire est donc faite. Ici, il ouvre les festivités avec Rihanna qui surgit à 1’11 sur l’acide « Lemon » et balance le groove dont elle a le secret.

Déjà soutenu, le tempo s’accélère avec le binaire et nerveux « Deep Down Body Thurst » pour redescendre trois morceaux plus loin sur l’intro du très politique « Don’t Don’t Do It ». Un répit de courte durée pour mieux relancer la course musicale et donner l’impression de courir à perdre haleine dans le flow de l’immense rappeur Kendrick Lamar. Enchaînement avec l’énergisant « Esp ».

L’album s’achève sur les rythmes reggae et euphorisants de « Lifting You » avec Ed Sheeran, méconnaissable.

Réussite de bout en bout donc. Jusqu’à la pochette à la langue bien pendue, œuvre du photographe Erik Ian qui alimente un livret goguenard et furieusement sexy.

​Les Suédoises aux petits soins

First Aid Kit « Ruins » (Columbia)

Les sœurs Johanna et Klara Söderberg ont enregistré à Portland (Etats Unis), avec le concours de Peter Buck, ancien guitariste de R.E.M. Photo Christina HANKIN

Les sœurs Johanna et Klara Söderberg ont enregistré à Portland (Etats Unis), avec le concours de Peter Buck, ancien guitariste de R.E.M.
Photo Christina HANKIN

Ces jeunes femmes sont un mystère. A l’aveugle, on jurerait qu’elles viennent d’un État d’Amérique où la musique country est reine. Mais non, les sœurs Johanna et Klara Söderberg sont deux jeunes Suédoises qui ont grandi dans la banlieue de Stockholm. Leurs parents sont professeurs, mais elles sont les filles spirituelles de l’immense chanteuse américaine Emmylou Harris qu’elles ont d’ailleurs fait pleurer avec « Emmylou », leur chanson hommage à cette grande voix de l’Americana.

Comme si elles s’étaient donné pour mission de nous faire aller mieux, elles ont choisi de baptiser leur duo First Aid Kit (trousse de premiers soins). Leurs chansons sont des onguents de mélancolie aux vertus apaisantes et réparatrices. Un coup de cafard ? Essayez « Fireworks » et voyez comme ça réchauffe. Envie de chanter à tue-tête avec elles ? C’est la chanson neuf « Hem of Her Dress » qu’il faut se jouer.

« Évidemment, on peut trouver quelque chose d'exotique à ce que des Suédoises comme nous jouent cette musique typiquement américaine », concède Klara, la cadette aux cheveux bruns. « Mais le fait est que la country-folk nous est tombée dessus adolescentes, en écoutant pour la première fois le groupe Bright Eyes. On aime la simplicité, la profondeur et l'honnêteté qui émanent de cette musique. On s'est senties chez nous. »

Suggérons donc cette ordonnance pour accompagner ce précieux « Ruins » : les disques du groupe Bright Eyes et de son leader Conor Oberst. Aucune contre-indication mais effets secondaires garantis.

​Belle & Sebastian en trois épisodes

Belle & Sebastian « How To Solve Our Human Problems » (1, 2 et 3) (Matador Records)

Des fans du groupe photographiés par Stuart Murdoch lui-même illustrent les trois pochettes de « How To Solve Our Human Problems ».

Des fans du groupe photographiés par Stuart Murdoch lui-même illustrent les trois pochettes de « How To Solve Our Human Problems ».

« Comment résoudre nos problèmes d’humain ». Ce n’est pas une question, c’est la solution qu’offre en trois volets Belle & Sebastian : un pour Noël, un pour les étrennes et un deux jours après la Saint-Valentin.

Et comment ne pas faire confiance à ce groupe originaire d’Ecosse et à son créateur Stuart Murdoch qui fut enfant de chœur, prit des leçons de piano avant de vendre des disques puis d’occuper un poste de gardien de salle paroissiale (jusqu’en 2003), et qui, en 1996, choisit de baptiser son groupe du nom du roman de Cécile Aubry ?

La musique de Belle & Sebastian est un feuilleton délicieux composé de disques longs (LP) et courts (EP). Cet hiver, le groupe revient à la déclinaison par trois qu’il avait déjà tentée avec réussite en 1997 et 2000. Soit trois poignées de chansons en l’espace d’une saison réunies sous le titre « How To Solve Our Human Problems » (1, 2 et 3).

La première partie est taillée pour le déhanchement avec son lot de basses rondes et appuyées et d’effets électroniques vintage assez osés, flirtant avec le mauvais goût mais finalement épatants (« Sweet Des Lee »). « Fickle Season » où la voix de Sarah Martin et celle de Stuart Murdoch se répondent montre que le groupe n’a rien perdu de son innocence des débuts, ni de sa mélancolie.

La suite, qui sortira vendredi 19 janvier est une démonstration de maîtrise mélodique. « I’ll Be Your Pilot » écrite par Murdoch pour son petit garçon en pensant au Petit Prince et « A Plague On All Other Boys » qui clôt le disque sont d’ores et déjà à ranger parmi les meilleurs moments musicaux de ce début d’année. A suivre, donc.

​Sans préjugés, ni modération

George Michael « Listen Without Prejudice » (Sony Music)

George Michael (1963-2016).

George Michael (1963-2016).

Un an après sa disparition le jour de Noël 2016, comme il est doux de réécouter George Michael. Et pas seulement « Last Christmas » (« Dernier Noël », cruelle coïncidence) commis avec Wham! au milieu des années 1980.

A l’approche de l’anniversaire de sa mort, Sony Music a eu la riche idée de rééditer l’album qui a succédé à l’inoubliable « Faith ». A sa sortie en septembre 1990, le disque s’intitule « Listen Without Prejudice, Vol 1 » (« Ecouter sans préjugé »). L’artiste est alors une star internationale adulée, mais il ne veut pas miser sur sa belle gueule pour la promotion et choisit une photo de foule en noir et blanc pour la pochette.

Il ajoute aussi « Vol 1 » au titre, laissant entrevoir la possibilité d’une suite. Mais rien ne viendra, au grand désespoir des fans. La faute à une querelle avec les responsables de Sony qui lui reprochent des ventes faiblardes, George Michael rechignant à assurer la promotion. Pas sûr à cet égard que celui-ci aurait beaucoup apprécié que son visage chasse la photo du photographe Weegee qu’il avait dû choisir en fin connaisseur de l’œuvre du maître américain.

Vingt-huit ans après sa sortie, « Listen… » s’écoute avec un plaisir intact. Les premières mesures sont phénoménales, qui évoquent John Lennon. La voix de George Michael finit de laisser à genou. Avant le second morceau « Freedom! ´90 », monument de soul funky. Puis le troisième, une reprise d’un titre gospel de Stevie Wonder : « They Won’t Go When I Go ».

Plus de trois heures de musique suivent, alternant émotion et allégresse. Tout ce qui fait qu’on adore George Michael, de ses débuts en chanteur blondinet jusqu’à la fin de sa carrière en crooner légendaire.

​Quand Cabrel se rend à l’évidence

Francis Cabrel « L’Essentiel 1977 - 2017 » (Chandelle Productions)

Les albums de Francis Cabrel sont disponibles en streaming depuis le 18 septembre.

Les albums de Francis Cabrel sont disponibles en streaming depuis le 18 septembre.

Il compte parmi ceux capables de convaincre l’indécis qui hésite encore à s’adonner au streaming payant. Ça tombe bien, c’est Noël. Francis Cabrel a attendu le tout début de l’automne et le jour anniversaire de ses 40 ans de carrière pour enfin laisser jouer son catalogue sur toutes les plate-formes, de Spotify à Qobuz en passant par Deezer, TIDAL et Apple Music. Ne manque plus à l’appel de la musique qui coule à flot que Jean-Jacques Goldman.

Dans un entretien à Aujourd’hui en France, il a expliqué pourquoi il a fini par sauter le pas : « Je me suis moi-même abonné à une plate-forme il y a un an pour voir ce que c’était. Et j’ai trouvé ça extrêmement pratique. Toutes les nouveautés, je les avais le matin de leur sortie, je les téléchargeais sans bouger de chez moi comme je télécharge mon journal… Je me plie aux évidences. Je me rends».

Vingt-et-un albums studio, en public et « best of » du chanteur d’Astaffort sont donc en ligne. Auxquels s’ajoutent un 22e : « L’Essentiel 1977 - 2017 » qui constitue une excellente porte d’entrée pour qui le connaît mal, ou une sélection aux petits oignons pour qui le connaît mieux.

Francis Cabrel l’essentiel, voilà des mots qui vont bien ensemble, car c’est bien ainsi qu’on l’entend. Presque rien ne manque à cette compilation, si ce n’est « Presque rien », cette chanson du disque « Hors saison » (1999) sur laquelle l’artiste au timbre unique dévoilait un nouvel aspect de sa virtuosité vocale, maîtrisant les aigus qui piquent les yeux. Mais il y a « La Robe et l’échelle », « Le Chêne liège », « Elle dort » pour ne citer qu’elles et se consoler. Et aussi « Le Gorille », emprunté à Georges Brassens, autre essentiel, qui montre une autre facette du talent de Francis Cabrel quand il déniche ailleurs des pépites pour les faire siennes. Bob Dylan, que l’on retrouve ici, est l’un de ses points d’eau claire. Essentiel.

La voix qui chante les peines et les espoirs

Mavis Staples « If All I Was Was Black » (Pias)

Mavis Staples, 78 ans, l’une des grandes voix de la musique noire américaine. 

Mavis Staples, 78 ans, l’une des grandes voix de la musique noire américaine. 

D’abord en famille avec son père et ses deux sœurs dès les années 1950, puis en solo à partir des années 1970, Mavis Staples a inscrit et continue d’inscrire son nom dans l’histoire de la musique. Avec l’art de mêler sa voix rauque et sublime à des répertoires qui vont de la soul au gospel en passant par le blues, le folk et le rock.

A 78 ans, son aura est intacte. La fine fleur de la scène musicale ne rate pas une occasion de mettre en avant son chant. A quelques semaines d’intervalle cette année, on l’a entendue chez Gorillaz (« Let Me Out ») et Arcade Fire sur le percutant « I Give You Power ».

Cette fin d’année, elle publie « If All I Was Was Black » avec un autre natif de Chicago comme elle : Jeff Tweedy. C’est la troisième fois que la diva du gospel et le leader du groupe de folk-rock Wilco collaborent. Les amateurs de blues intense n’ont pas d’autre choix que d’applaudir le mariage des guitares rugueuses et de la voix ardente où affleurent la colère, la joie, la tristesse et la foi.

L’histoire personnelle de Mavis Staples pourrait fournir la matière à un très beau biopic. On y verrait Martin Luther King, mais aussi un Bob Dylan très épris de chant gospel et de la demoiselle qu’il demanda en mariage à l’orée des années 1960. Le jeune homme se vit opposer un refus.

Mavis Staples s’amuse de cette histoire dans un récent entretien au quotidien anglais The Guardian, où elle confie : « J’ai souvent pensé à ce qui serait arrivé si j’avais épousé Bobby ». Et se plaît à imaginer chanter les enfants qu’ils n’ont pas eus.

Un autre artiste a beaucoup compté dans la discographie de Mavis Staples : Prince qui a composé et produit pour elle deux albums : « Time Waits For No One » (1989) et « The Voice » (1993). Un titre qui dit tout d’elle.

Déviation sur la route Murat

Jean-Louis Murat « Travaux sur la N89 » (Pias)

Jean-Louis Murat bien planqué sous les feuilles pour accompagner son nouvel album. 

Jean-Louis Murat bien planqué sous les feuilles pour accompagner son nouvel album. 

Ces dernières années, Jean-Louis Murat avait fini par ne plus trop surprendre avec des albums coulés dans le même moule. Mais tel un garnement facétieux, le renfrogné (du moins quand il s’exprime publiquement, chez lui on ne sait pas) a enfilé une cagoule, s’est camouflé sous des feuilles d’automne et livré un impressionnant dix-huitième album studio : « Travaux sur la N89 ».

Le chantier a contraint l’artiste à faire l’école buissonnière — d’où les feuilles ? – et troquer sa guitare contre des machines électroniques et, avec parcimonie, des outils de rappeurs. Le renouveau musical est complet. On reconnaît la patte Murat mais dans des murs refaits à neuf. Celui qui a pu se présenter comme un maçon de la chanson, pour lequel « la méthode charcutière a du bon » (Chappaquiddick, 2004), se révèle aussi inspiré que sur les inoubliables « Dolorès » (1996) et « Le Moujik et sa femme » (2002).

« Les Pensées de Pascal » ouvrent les réjouissances et avancent comme un funk au ralenti. Comme si le jazz de Prince avait infusé dans l’Auvergnat qui se sent libre de tout chanter, y compris l’inintelligible : « Dingue, dingue, dingue / Il t’ faut un truc bien funky / Dingue, dingue, dingue / Il t’ faut un truc bien smoothy ».

Plus loin, il est question de parties de cartes et d’Angevine (« Alco »). Toujours aussi doué pour les mélodies lumineuses qu’il lui arrive de siffloter ou de chanter  accompagné de l’impeccable Morgane Imbeaud, Jean-Louis Murat étonne plus que jamais avec des chansons qui ont toutes les qualités musicales pour séduire en masse (« Dis le le » qui rappelle les gros mots de « L’Hymne à l’amour » de Dutronc et Gainsbourg, « Le Chat ») mais qui échouent en raison de paroles obscures. Comprend qui peut.

Toujours prêt pour la bagarre

Morrissey « Low in High School » (BMG)

« Hache la monarchie » dit la pancarte sur le dernier album de Morrissey. 

« Hache la monarchie » dit la pancarte sur le dernier album de Morrissey. 

Les amateurs des chansons de Morrissey sont comblés cet automne avec la réédition du disque de 1986 des Smiths « The Queen Is Dead » (« La Reine est morte ») et la sortie presqu’en même temps du dernier album du chanteur originaire de Manchester (Angleterre) : « Low In High School ».
Hargne, humour et une forme de tendresse sont au rendez-vous, portés par une voix à son meilleur. Morrissey qui a toujours eu à cœur d’être le messager des classes populaires (jusqu’à flirter avec les extrêmes) se fait là le chantre des cancres, « Les nuls au lycée » comme l’indique le titre.
Tango et latino
Musicalement, les chansons sont un manifeste traditionaliste du rock avec des batteries lourdes et des guitares rugueuses. Les cuivres sont légion qui emballent les titres et décuplent leur puissance. 
Car le Moz n’est pas du genre à enregistrer sa musique seul dans sa chambre, penché sur un ordinateur et des synthétiseurs. Quand il s’y met, c’est avec une cohorte de musiciens qui excellent, chacun devant sa partition.
Il sait aussi alterner les genres avec maestria : tango sur « When You Open Your Legs » (« Quand tu ouvres les jambes »), latino sur « The Girl from Tel-Aviv Who Wouldn't Kneel » (« La fille de Tel-Aviv qui ne veut pas s'agenouiller »). Et volontiers électro sur le sautillant « I Spent The Day In Bed » (« J’ai passé la journée au lit »).
Cette tranche de vie et son refrain « No bus, no boss, no rain, no train » constituant l’un des moments les plus enthousiasmants de cet album très joueur. Très joueur, oui. En témoigne le garçon sur la pochette photographié devant Buckingham Palace, une hache en plastique à la main et vêtu d’un T-shirt floqué du nom de Morrissey. Comme si ce dernier voulait encore en découdre avec la couronne. Mais la reine est toujours vivante ! 

​Annie Clark, Electric lady

ST. Vincent « Masseduction » (Caroline International)

Annie Clark a choisi comme nom de scène St. Vincent en hommage au poète Dylan Thomas mort dans l’hôpital du même nom. Photo Nedda AFSARI

Annie Clark a choisi comme nom de scène St. Vincent en hommage au poète Dylan Thomas mort dans l’hôpital du même nom.
Photo Nedda AFSARI

La musique est décidément affaire de pochette. Après les sœurs Ibeyi à propos desquelles nous écrivions la semaine dernière qu’elles s’étaient pliées en quatre pour la leur, voici Annie Clark, alias St. Vincent, de dos qui s’y penche, en talons aiguilles et juste-au-corps panthère. Sur fond rose. Une réussite. Comme le disque que cette jaquette abrite.

Annie Clark et St. Vincent ne font qu’une. A la ville, elle est une jeune femme qui partage des romances avec des stars hollywoodiennes (Kirsten Stewart, Cara Delevingne…) ; sur scène et en studio, elle est une musicienne qui excelle à la guitare et assène des solos autant qu’elle peut. Rock, pop, funk… elle est une virtuose, directe héritière de Prince.

Son dernier album « Masseduction » est comparé au « Let’s Dance » de David Bowie, quand ce dernier avait décidé au milieu des années 1980 de plaire au plus grand nombre. Il a été enregistré à Manhattan à l’Electric Lady Studio, fondé par Jimi Hendrix, autre immense guitariste. Sans doute pas un hasard, tant le nom va comme un gant à Annie Clark.

Qu’ils pétrissent le cœur (« Happy Birthday, Johnny », « New York », « Hang On Me ») ou donnent de l’entrain (l’étourdissant « Pills » avec Cara Delevingne qui chante le refrain, « Los Ageless »), les morceaux de ce disque ont ce pouvoir d’attraction qui fait qu’on a envie d’y revenir sans cesse.

Notons encore que le saxophoniste Kamasi Washington est de la partie. Ce qui nous ramène aux sœurs Ibeyi qui elles aussi ont à cœur de réhabiliter l’instrument star des années 1980 mais honni par la suite.