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Au lit avec Houellebecq (et Proust)

Un lecteur de la maison d’édition Ollendorff écrivait à propos de Proust en 1913 : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ».

Les premiers mots d’« A la recherche du temps perdu » sont inscrits dans l’histoire de la littérature : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ».

Dans son dernier roman, « Soumission », Michel Houellebecq réveille beaucoup son narrateur François. Inventaire :

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Samedi 21 mai
« Je me réveillai à quatre heures du matin, après l’appel de Myriam j’avais terminé En ménage, ce livre était décidément un chef d’œuvre, je n’avais dormi qu’un peu plus de trois heures. » (p. 97)
« Je me réveillai vers quatre heures du matin ; c’était une nuit de pleine lune, on y voyait très bien dans la chambre. Myriam était allongée sur le ventre, uniquement vêtue d’un tee-shirt. » (p. 105)
Dimanche 22 mai
« Je me réveillai à nouveau vers huit heures, préparai une cafetière, me recouchai ; Myriam respirait avec régularité, son souffle accompagnait sur un tempo plus alangui le bruit discret de la percolation. » (P 107)
Dimanche 29 mai
« Je me réveillai vers quatre heures du matin, lucide, l’esprit aux aguets. » (p. 125)
Lundi 30 mai
« Je m’éveillai vers six heures du matin pour constater que la télévision fonctionnait de nouveau. » (p. 137)
« De retour chez moi, après m’être retourné dans mon lit pendant plus d’une heure, je me rendis compte que je n’allais décidément pas réussir à m’endormir. » (p. 263)

Ceci dit, « Soumission » est un bon livre. 

Un tour inattendu des lubies

Croire en la puissance des livres pour comprendre — ou mieux, à tout le moins — ce qui nous entoure. Jusque là, je n’avais que très peu lu Philippe Labro, hormis quelques articles et « Je connais gens de toutes sortes » qui m’avait laissé un bon souvenir.
Il a fallu que ça aille mal au plus près de moi pour que je lise son témoignage bouleversant : « Tomber sept fois, se relever huit ».
L’ancien grand patron de RTL, auquel tout réussissait, y raconte comment tout à coup il a sombré corps et âme dans la dépression. Il est salutaire pour une lecture moins apeurée de connaître la fin de l’histoire qui est contée. Philippe Labro s’est relevé. Le titre le promet et la suite de sa carrière en témoigne, faite de nouvelles émissions à la télévision, du lancement d’une chaîne sur le câble et d’autres livres qui ont suivi celui de 2005, dont le dernier, ces jours-ci : « Le flutiste invisible ».
A la page 3 du prologue, il écrit : « Je vais dire aussi qu’on peut en sortir, qu’on peut remonter, que la brisure se referme. Quant aux autres, qui n’ont pas été brisés, que ce récit puisse leur faire comprendre à quoi ça ressemble et pourquoi lorsqu’ils sont confrontés à ce mystère, il est nécessaire qu’il fasse preuve de beaucoup de patience, de compréhension et d’amour ».
Je ne résiste pas à l’envie de partager le chapitre 33…

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« Un poète latin a écrit : “Il faut savoir accueillir ta douleur, car tu apprendras d’elle.”
Que devons-nous apprendre ? Que pourrais-je apprendre à celles et ceux qui me lisent ?
J’ai appris de cette douleur qu’il ne faut pas, à peine apparaît-elle, se réfugier dans le silence, l’interrogation, la gêne. Ça peut se reconnaître, une dépression. Pour les médecins, les symptômes sont typiques, répertoriés, évidents. Alors il ne faut surtout pas attendre pour consulter, surtout pas. Il faut laisser de côté votre orgueil, vos vanités ou vos scrupules, vos faux-semblants, vos mensonges et vos masques. Accepter la vérité, c’est déjà un remède. Consulter un médecin psychiatre ne constitue ni une faiblesse ni une tare. La dépression est une maladie. Ça se soigne. On en guérit.
Ceux qui vous aiment, laissez-les vous soutenir, n’ayez aucune honte à crier au secours, à réclamer de l’aide. Faites confiance aux autres puisque vous ne pouvez plus vous faire confiance. Faites confiance à leur amour, il sauve de tout.
Prenez vos médicaments dans une stricte et constante discipline, sans aucun écart, pendant tout le temps qu’il faudra et s’ils ne conviennent pas, si le traitement ne marche pas, changez-en. Le Prozac n’a pas fonctionné pour moi, il fonctionnait pour d’autres. L’Effexor n’a pas marché avec moi, il était efficace avec d’autres. L’Anafranil a marché. Chaque corps répond d’une manière différente à une molécule différente. Il faut trouver la bonne, mais il faut savoir ceci : elle existe.
N’hésitez pas à consulter un autre spécialiste, quitte à revenir, ensuite, à celui qui vous connaît et vous suit depuis le début.
Et quand cela commence à sembler aller mieux, n’abandonnez pas le traitement autrement qu’à un rythme lent, en suivant les conseils de prudence, de progressivité.
Le temps fait son œuvre. Le temps joue son rôle dans une guérison. Il faut être patient. Il faut savoir attendre, souffrir et donc faire preuve de courage.
Il faut raisonner avec soi-même. Ne pas s’isoler, ne pas s’enfermer dans une prison psychique, ne pas tomber amoureux de sa maladie, ne pas se complaire dans un chagrin qui assèche. Par conséquent, faire l’effort de se nourrir, même si l’on a pas faim, boire, même si l’on n’a pas soif. Tenter autant que possible de pratiquer un quelconque exercice physique. Ne pas se laisser partir à la dérive : une respiration, une expiration, un peu de marche, quelque chose. Ne pas donner à la broyeuse une trop grande chance de prendre possession de votre poitrine, votre ventre, vos muscles. Il faut lutter.
Il faut parler. Aux proches, s’ils sont capables d’écouter. A des professionnels, puisqu’ils savent le faire. Mais parlez, ne tombez pas dans le silence qui sépare des autres, ravage la vie quotidienne, peut détruire un environnement familial, un tissu relationnel. Et ne vous livrez pas à l’autodépréciation.
Il faut chercher la lucidité, comprendre que si ceux qui vous aiment ont supporté votre dépression si longtemps, avec autant de bienveillance et de commisération, d’entraide, c’est parce qu’ils vous aimaient, certes — mais aussi parce que vous ne valez pas totalement rien — alors arrêtez de vous auto-détruire.
Quelque chose de mystérieux qui s’appelle le retour de la volonté, la nécessité de corriger la faute, la prise de conscience de sa valeur, va surgir à un moment ou un autre. Rien n’est fatal, rien n’est définitif, tout est affaire d’énergie. Elle n’est jamais complètement éteinte. Et puis aussi, et enfin, il faut savoir que la chance peut intervenir. Et puis aussi et enfin, il reste ce que l’on appelle l’espoir.
Je sais bien et j’imagine aisément que ces quelques préceptes peuvent paraître “plus faciles à dire qu’à faire”, pour utiliser une formule passe-partout. Je sais que si l’on est prisonnier de la broyeuse, perdu au profond de ses ténèbres en pleine détresse, enserré par les corbeaux noirs de l’Inquiétude, on est capable de rejeter ces leçons et d’exprimer, dans un ricanement triste et résigné, je ne sais quel “cause toujours !”.
Mais je ne “cause” pas dans le vide, je ne m’exprime pas de nulle part, je crois savoir de quoi je parle. J’ai été ce que vous êtes. Vous serez ce que je suis. Je ne suis ni plus fort ni plus faible que vous. Je n’avais jamais rien connu de tel. Je l’ai vécu, j’en suis sorti, j’en reviens. Alors, à travers le rideau opaque de votre détresse, retenez ceci : une situation s’est dénouée ; j’ai été aimé et aidé ; un médicament a parfaitement convenu ; le temps a œuvré ; j’ai fait le reste. »

Jean-Marc Roberts, l'air de rien II

Jean-Marc Roberts est mort d'un cancer à 58 ans et c'est moi qui m'y colle au journal. En relisant sa biographie, je relève qu'il était le fils unique de la comédienne italienne Ada Lonati (qu’il n’a jamais appelée « maman ». Elle-même le surnommait « petit gros ») et d'un père américain, Edwin Roberts, resté outre-Atlantique. Et aussi qu'il avait offert en 2011 à son ami de jeunesse, le photographe François-Marie Banier, un texte-plaidoyer, "François-Marie" (Gallimard). Il y racontait leurs frasques de mauvais garçons surdoués.

Lire aussi Jean-Marc Roberts, l'air de rien

Dessin : Miles Hyman (dans le Mag de Libération du 9 mars).

Dessin : Miles Hyman (dans le Mag de Libération du 9 mars).

La génèse de mon goût du rock

Sans savoir comment, Michka Assayas a dû infuser en moi ses goûts musicaux. Il a sévi dans Rock & Folk, Libération, les Inrockuptibles… autant de journaux et de magazines que je lis depuis mes 15 ans. A l’époque, je voulais devenir journaliste pour écouter des disques et le raconter sur le papier. Je suis devenu journaliste, ai écouté des disques, mais point trop écrit à propos, laissant ce soin à d’autres dotés d’une plume plus sûre. Dont Michka Assayas. Lequel publie ce qu’il a écrit de mieux depuis le début des années 1980 jusqu’aux années 2000. Le livre (aux éditions Le Mot et le Reste) emprunte son titre à Joy Division : « In A Lonely Place. Ecrits Rock ».

Michka Assayas, dont on voit la tête d’adolescent maigre à grandes lunettes sur la couverture, fut, rappelons-le, le directeur de mon livre de chevet en trois volumes (dont l’index) : « Le Dictionnaire du rock » (Bouquins).

Le voilà donc qui se replonge dans ses premiers textes, merveilleusement écrits. La préface démarre comme ça : « Il y a environ trente ans, j’ai commencé à écrire sur quelques groupes dont personne, ou presque, ne parlait autour de moi : New Order, U2 et les Smiths, notamment. » « Ça paraît difficile à imaginer aujourd’hui, mais vers 1985, le rock, pour la majorité du jeune public, c’était Phil Collins, Elton John, Sting, Toto et Dire Straits », écrit-il plus loin.

Après, les Beach Boys et les Beatles font comme deux serre-livres aux chroniques. Dans le premier chapitre, l’écrivain décrit le génie du groupe californien. Puis livre l’interview surréaliste du quinquagénaire déjanté Brian Wilson, décroché à l’été 1992 pour les Inrocks.

Michka Assayas raconte comment en 1976 il a déniché, Carrefour de l’Odéon à Paris, « Pets Sounds », dix ans après sa sortie. La pochette le sidère : « La photo était ridicule : une bande de grands cons nourissant des biches dans un zoo. » Puis la musique : « Est-ce que j’aimais vraiment ça ? Je ne sais pas, mais j’y revenais. Un matin quelque chose s’est déchiré en moi. Dans “Dont Talk (Put Your Head On My Shoulder)”, une voix haute implorait “Listen… listen…” et il y avait après une petite phrase de violon qui donnait envie de pleurer. Et le final de “God Only Knows”, avec les voix qui s’enchevêtraient, j’en étais fou. » 

Je suis venu aux Beach Boys différemment : lorsqu’en 1995, David Bowie reprit sur « Tonight » ce légendaire « God Only Knows » d’une voix d’outre-tombe. Comme dit Assayas : « J’en étais fou » et voulu savoir d’où ça venait. Des Beach Boys, donc.

L’autre grande affaire d’Assayas, c’est Joy Division et New Order. De longues et belles pages évoquent Ian Curtis, suicidé à 23 ans le 18 mai 1980. C’est lui qui jeta les bases de l’école de Manchester (Angleterre). Après lui viendront la résurrection de Joy Division en New Order, les Smiths et Oasis, pour ne citer qu’eux.

Mes deux Américains morts préférés ont eux aussi chacun droit à un chapitre : Johnny Cash et Roy Orbison. Pourquoi je les aime tant ces deux-là ? Est-ce grâce à Papa, amateur de country ou à Michka ? Je ne saurais dire.

Ce grand livre sur le rock m’a aussi appris ceci que j’ignorais, peu fan que je suis de U2 : Michka Assayas et Bono sont deux grands copains qui s’entendent comme deux frères. Découvrir ainsi Bono sans s’y attendre, je le recommande.

A la page 315, « In A Lonely Place » se referme sur un dernier chapitre : « Mes Beatles », en une chronique désenchantée.

Jean-Marc Roberts, l'air de rien

Dessin : Miles Hyman (dans le Mag de Libération du 9 mars).

Jean-Marc Roberts revient dans la lumière crue de l’actualité par l’entremise du scandaleux récit de Marcela Iacub sur DSK. C’est lui qui était à la manœuvre pour la collection Bleue qu’il dirige chez Stock. Les dernières aventures de l’éditeur au flair légendaire – c’est lui qui propulsa Christine Angot sur le devant de la scène littéraire en 1999 avec « L’Inceste ») – ont beau susciter la désapprobation, je reste sous le charme de celui qui affirme : « J’aime bien énerver les autres »… Dans la longue interview accordée au Mag de Libération le 9 mars, je lis encore que dans son dernier livre « Deux vies valent mieux qu’une », il tient « aussi légèrement que possible » la chronique du cancer qui le ronge. Un dessin illustre l’entretien ; en une, une photo. Elle date d’avril 2011. Elle date d’avril 2011. Comprendre que le physique s’est dégradé avec la maladie ?

Le tempérament frondeur est resté intact, lui, notamment contre ceux qui lui sont tombé dessus après l’affaire Iacub : « A cette gauche qui prétend savoir ce que c’est que la littérature, puisque la littérature c’est forcément elle ! Des gardiens du temple, d’un mausolée… Ils me prennent pour un infiltré, ils n’ont pas tort, et ça, ça les rend dingues ». Il dit aussi : « Comment faire oublier qu’on n’est pas si bon que ça ? Je ne suis ni un éditeur important ni un romancier important. Il a fallu faire avec, faute de mieux. Il a fallu apprendre à glisser, et la musique de variétés m’a beaucoup aidé à glisser ».

Dans la bibliothèque, je retrouve deux livres de Jean-Marc Roberts : « Toilette de chat » et « Je te laisse », au Seuil. Deux petits volumes qu’il faut relire où se mêlent histoire personnelle et invention. Dans Libération, Sylvain Bourmeau décrit « Deux vies valent mieux qu’une » : « Un livre à part qui ressemble heureusement beaucoup à ses précédents. Fait d’abord d’élégance et d’intelligence aussi. L’air de rien, comme d’habitude. Le genre de livre qui vous hante comme seuls quelques rares chansons possèdent le pouvoir de le faire ». L’air de rien.

L’idée d’éditer un livre de photos de paysage dans un format si petit surprend. Surtout que le volume compte beaucoup de pages : 560, pour 401 photos ramassées dans 12 x 8 x 1,5 cm.C’est “La France de Raymond Depardon” qui ressort ainsi enrichie de 121 photographies inédites dans la collection Point2. Le tout accompagné des textes du géographe Michel Lussault. Le résultat est une belle réussite éditoriale. La première fois qu’un beau-livre se glisse dans la poche pour devenir un objet-fétiche.

Christine Marcandier pour Mediapart a consacré une chronique à l’élaboration de cet ouvrage. Où l’on voit que Raymond n’est pas du genre à laisser au hasard la conception d’un ouvrage, si petit soit-il.

La Chine prise aux mots

Voilà un ouvrage qui tombe à pic. Alors que Clément et ses camarades du CP découvrent la Chine, un petit livre rouge et carré est arrivé dans la boîte aux lettres : “Le cerf-volant de Zhang” de Ji Dahai édité par l’ami Djilali qui a lancé la collection “Les mots voyageurs” avec “L’oasis des mots (les mots arabes dans la langue française)”. L’ouvrage a fait un tour en classe et séduit l’institutrice comme les écoliers.

On l’aura donc deviné, l’auteur raconte et dessine les mots français d’origine chinoise. En une trentaine de pages très élégantes, le lecteur embarque pour un long voyage de Chine à tchin-tchin, en passant par le tofu, le thé et le ping-pong.

“Les mots anglais made in français” sont annoncés à paraître. Pour une plongée savoureuses dans l’autre pays du thé.

Extraits :

Thé cha

Le thé est la boisson emblématique des Chinois, qui l’appellent cha[prononcer “tcha”]. On utilise ce même mot cha pour désigner le thé dans tous les pays limitrophes. Il se transforme en s’éloignant de la Chine : tchai en Inde et en Russie, chay en Turquie, et thay dans les pays arabes, qui a donné thé en français.

Tofu

Si la France est le pays du vin et fromage, la Chine est celui du thé et du tofu. Le tofu est un fromage fabriqué avec du lait de graines de soja. Si son goût n’a rien à voir avec les fromages d’Europe, par contre, il en a presque autant de variétés.

Aux éditions SerendiB, 15 €.

Télescopage : La Guerre est déclarée

Dans son “Carnet rouge”, l’écrivain américain Paul Auster appelle ça “la musique du hasard”. Il en a conçu son “art poétique sans théorie”. Toute proportion gardée, c’est un peu de cette petite musique qui s’est jouée l’autre soir quand, de retour du travail, j’ai proposé de regarder “La Guerre est déclarée”, le film de Valérie Donzelli, sur la VOD – un très beau film. Auparavant, j’avais pris connaissance des informations officielles et fraîches de la présentation de l’iPhone 5, lubie en puissance, aux Etats-Unis.

Je coupe : un autre air a repris. On est samedi matin, Anne me tend la liste des courses. Et qu’entends-je à la radio, une pub pour Leclerc où monsieur dit à madame : “C’est tout ça, la liste des courses !?”. Elle : “Bah tu m’as demandé de faire la liste des courses !”. Exactement ce que j’avais en tête. Bref.

Revenons à mercredi soir. Je me couche, mais avant de dormir, je jette un œil au Libé du lendemain déjà livré sur l’iPhone. Anne en a fait autant. C’est d’ailleurs elle qui me révèle ce que je n’avais pas remarqué. Le titre de une n’était autre que celui-ci : “La guerre est déclarée”. Etonnant, non ?

Une jeune romancière, qui n’est pas d’origine européenne, m’a écrit ces jours-ci à propos du livre de Millet et de la tiédeur des réactions du milieu littéraire : ” Comme je me sens, moi et mes enfants, visée par ces attaques contre le multiculturalisme et le métissage, je me dis que si ces idées devaient prendre corps et réalité, nous serions bien seuls. ” Il est encore temps d’agir afin que n’advienne jamais cette réalité, et pour commencer, d’appeler un chat un chat et l‘“Eloge littéraire d’Anders Breivik” un pamphlet fasciste qui déshonore la littérature.
— Annie Ernaux, écrivaine, dans Le Monde
Une croix sur les libraires (sniff) ?

A gauche, la pochette de Coexist, l’album de The XX.

A droite, un aperçu de l’iBookstore d’Apple.

Les derniers albums de The XX et Bob Dylan en streaming sur Spotify le jour même de leur sortie officielle ; tous les livres de la rentrée littéraire dans les rangées virtuelles de l’iBookstore d’Apple… Les déboires de l’industrie musicale font tache d’huile. Septembre 2012 marque un tournant dans l’offre culturelle numérique et n’annonce rien de bon pour les libraires – on ne parle plus du sort des disquaires, scellé depuis belle lurette.

Comment les tables pourront-elles résister aux tablettes ? Y a-t-il un libraire qui peut rivaliser en permettant la lecture gratuite des cinquante premières pages d’un roman ? Capable de recenser les avis des lecteurs, enthousiastes ou non ? Autant de facilités offertes aux lecteurs par les liseuses (bien joli mot !).

Le deuil du papier est en marche. A mes yeux embués, il n’y a guère que la BD, et notamment les mangas haut de gamme, qui pourront encore résister aux écrans. Sniff.

A chacun sa boutique de mots

Il est toujours bon de pousser la porte d’une librairie (la première boutique de mots). Pas forcément pour en ressortir un livre sous le bras, mais pour partir à la découverte de trouvailles éditoriales, heureuses ou malheureuses.

En voici une bien sympathique, feuilletée chez le libraire en haut de la rue pavée qui descend au port de Saint-Goustan à Auray. Au rayon photo, c’est un livre au format paysage, qui ne paye pourtant pas de mine, qui attire mon attention. Peut-être parce que l’auteur des textes est un nom connu du lecteur de Libération (la deuxième) : Edouard Launet. Ce dernier s’est associé au projet du photographe Benoît Teillet, glaneur d’images de devantures qu’il rassemble dans sa boutique (la troisième). Pour lui, les mots qui désignent les magasins sont l’essentiel. Il s’en dégage une poésie qui n’a pas échappé à son lettré complice.

Un blog est né de ce livre “Ma Boutique de Mots” publié aux éditions La Martinière (la quatrième). Il est très régulièrement alimenté et mérite un détour fréquent. Appréciez la qualité des photographies, tout comme les titres qui vont avec.

Voilà, c’était une proposition de ma modeste boutique de mots (la cinquième).

Souvenirs de Martine Franck

Un artiste qui disparaît, c’est bien triste. Mais c’est aussi l’occasion inattendue de se replonger dans son œuvre. Je ne parle pas de feu Patrick Ricard (et du moyen de noyer son chagrin), mais de Martine Franck, morte ce week-end à l’âge de 74 ans.

Elle fut pendant trois décennies l’épouse de Henri Cartier-Bresson.

Le génie photographique de son mari, de trente ans son aîné, n’a jamais tari le talent de Martine Franck qui tout au long de sa carrière a offert des images sensibles de paysages et des gens qu’elle aime.

Parmi ces images, les seules où l’on peut voir que HCB savait sourire.

Un petit livre rouge sobrement intitulé “Henri Cartier-Bresson photographié par Martine Franck” avait été édité en 1998 par le Milanais ami du couple, Franco Sciardelli. Si je devais choisir un seul des beaux livres de la bibliothèque, c’est celui-ci que j’emporterais. Et comme souvenir, l’exposition du Musée de la vie romantique qui avait accueilli il y a dix ans tout juste une centaine de photographies de la disparue, dessinant comme un autoportrait d’elle.

Chaos brûlant, de Stéphane Zagdanski, très largement inspiré par l’affaire DSK, a mobilisé toute l’attention des services juridiques du Seuil.
— Une lecture qui promet. Vu dans le panorama sur la rentrée littéraire publié ce jour par Le Monde.
1Q84, trois tomes fantastiques

Le genre de livre qui fait veiller tard le soir et tire du sommeil dès le petit matin… Après moult hésitations face aux trois épais volumes de 1Q84 en librairie, l’approche de l’été et de moments propices à la lecture m’ont fait franchir le pas, mais en version numérique. D’abord en téléchargement gratuitement les vingt premières pages. La magie déployée par Murakami pour littéralement harponner son lecteur a fonctionné à plein. Impossible de quitter les protagonistes des deux histoires parallèles, Aomamé et Tengo.

Le récit démarre dans la plus stricte banalité. Mais très vite, le fantastique s’en mêle, puis le suspens, l’enquête, la sensualité. L’amitié, la littérature, la science fiction sont rassemblés dans un entrelacs de pages irrésistibles.